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Classe de 69…

J’ai rassemblé mon courage et j’y suis finalement allée – à la réunion de ma classe de terminale de l’année 1969. C’était l’année de l’élection de Pompidou, il y a cinquante ans. Mon instinct très développé de préservation m’avait toujours fait éviter ces réunions de classe à 600 kilomètres de chez moi qui menaçaient de me confronter sans pitié à des gens que je ne voyais pas vieillir  – un choc que j’ai toujours eu envie de m’éviter pour vieillir tranquille. C’est Anne – la seule amie présente dans ma vie quotidienne issue elle aussi de cette classe de 69 (on était « en pension » comme on disait alors) qui m’a finalement entrainé. « Ecoute, ce sera rigolo de voir ce qu’ils sont tous devenus et puis on tout le monde est vieux – on s’en fiche, non ? Ce sera sympa, un journée d’anciens avec des discours et des repas festifs – ne discute pas, on y va !


Et on y est allé.
Je n’avais pas revu les lieux depuis le bac, Anne non plus. Malgré la modernisation de l’établissement, dès l’entrée dans le bâtiment principal c’est l’odeur qui nous frappe : une odeur d’école faite d’années d’enfants plus ou moins bien débarbouillés, de cahiers, de craie… bon, peut – être pas de craie, ils doivent avoir des tablettes. Mais cette « odeur d’école » – qui est toujours la même dans l’école de mes petits enfants – cette odeur si particulière me provoque aussitôt des souvenirs en rafale. Nos déjeuners de pensionnaires à la longue table en U ou les premiers avaient fini leur repas quand les derniers n’étaient pas encore servis – j’y ai appris à manger à toute vitesse. Les étés quand il faisait très très chaud c’était 29 ° max et j’allais à l’infirmerie ou je faisais (très bien) semblant d’avoir un coup de chaleur pour échapper aux maths. Plus tard nos retours « discrets »  au petit matin quand on revenait d’une fête après avoir fait le mur…

On se promène, on visite nos anciennes chambres qui en cinquante ans n’ont pas changé tant que ça, puis c’est le « pot » pour re-faire connaissance avec nos anciens camarades. La salle se remplit lentement de retraités en plus ou moins bon état. Avec trois classes de terminale il y a du monde et je ne reconnais personne. Ah, un monsieur bien en chair s’approche. J’ai un flash : ce notable ventripotent, ne serait-ce pas le beau Riri ? Eh oui, c’est bien Henri, le garçon le plus impertinent et le plus beau de la classe, celui qui faisait rire tout le monde, même les profs. Riri n’a plus rien du beau gosse, mais toujours pas mal d’égo, je le constate rapidement. Il me dit – toujours élégant –  que non, il ne m’aurait JAMAIS reconnue dans la rue, puis m’annonce aussitôt qu’il a « fait une fortune » dans l’immobilier et qu’il est désormais à la retraite dans sa propriété sur la côte normande qui a appartenu à je ne sais plus quelle star. Photos à l’appui – de la star. Puis il me donne longuement des nouvelles de sa santé – pas tellement bonne, la santé du beau Riri. A aucun moment il me demande de mes nouvelles, évidemment. Je suis sauvée par une dame très comme il faut qui m’agrippe le bras. Elle ressemble à Anémone dans « Le Père Noel est une Ordure » – diction comprise. C’est Garance… quelque chose, je ne me souviens plus de son nom à rallonge. Assez « précoce » et la plus obsédée de nous toutes – c’était elle qui avait réussi à mettre la main sur les clés de la petite porte sur la cour. Elle faisait le mur presque toutes les nuits pour rejoindre un fiancé motard qui l’attendait en faisant ronfler sa machine. Mais la vie est moyennement bien faite : elle a fini médecin à la sécu, veuve et mère de 4 garçons. Photos de petits-enfants, re – santé. Ça va très très bien pour Garance de ce coté là, quel soulagement.

Je reconnais Monica immédiatement à son sourire radieux qui n’a pas change, même s’il est légèrement plus fripé. C’était toujours elle qui nous piquait nos amoureux mais elle était tellement sympa qu’on ne lui en voulait même pas. Je l’aimais bien Monica. Deux mariages, deux divorces et aucun enfant plus tard on sent une grande solitude derrière son magnifique sourire. Et la santé, Monica ? Oh ça va super, juste deux cancers… un pour chaque mari. Mais là ça va très bien – elle rentre d’une croisière pour célibataires. Apparemment un troisième mari sur le tard ne lui fait absolument pas peur. Avec un regard indulgent sur « nos garçons », Monica remarque aimablement : tu vois, je ne les trouve pas trop fringants, franchement. Mais après tout ce n’est que justice qu’à partir d’un certain âge ils se déglinguent plus vite que nous, tu ne trouves pas ? Au cours de la soirée nous parlons, Anne et moi, à plusieurs « camarades » que ni elle ni moi ne « remettons »… et j’ai l’impression que c’est la même chose pour eux.

Alors quand un barbu aux cheveux blancs genre prof à la retraite se penche vers moi et sur un ton un peu trop intime me fait « Tu sais que t’ai reconnue toute suite ? » mon soulagement (il m’a reconnue, lui !) est tel que je fais aussitôt semblant de le reconnaître moi aussi, je ne peux faire moins. Il insiste: tu es restée tout à fait la même, tu n’as pas du TOUT changé (depuis 1969 !) – Puis il parle avec des trémolos de notre ancienne relation – on était si proches… Ni son visage ni ses souvenirs « communs » – des randonnées, un voyage à Londres – ne me provoquent le moindre déclic, mais je lui ai clairement laissé des souvenirs émus. A lui. Un amoureux ? Je me souviens pourtant parfaitement de mes amoureux de cette période puisque il n’y en avait que deux et ni l’un ni l’autre étaient élèves. Et je n’ose plus lui demander son nom. D’ailleurs il s’éloigne brusquement. Mais moi, ça me pose un vrai problème : je n’arrive déjà pas à comprendre comment je fais pour me souvenir parfaitement de tous les mots – en anglais – de « When I’m sixty-four », ma chanson préférée des Beatles, mais pas de ce que je suis venue faire dans la cuisine – du coup ce nouveau doute sur le fonctionnement de ma mémoire me terrifie… C’est là que le bonhomme revient s’excuser – il est désolé, il m’a tout simplement prise pour une autre.

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